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“Abrupt Erupt : les paysages picturaux de Kenneth Wahl”
par Pierre Brullé

Depuis plusieurs années, Kenneth Wahl a constitué avec ses peintures, ses dessins, ses reliefs et ses sculptures un ensemble impressionnant de variations narratives sur le thème des flux d’énergie et des métamorphoses qu’ils provoquent. L’art de Kenneth Wahl fait ainsi de manière tout à fait évidente référence à la science, à ses concepts et à son imagerie, mais cette référence n’est jamais appliquée : au contraire, la création imaginative de l’artiste garde une entière autonomie; elle se nourrit d’hypothèses et de modèles sans les contrefaire et leur donne finalement forme selon ses propres besoins. Fruit de l’exploration systématique du potentiel métaphorique et poétique que recèlent ces “histoires naturelles”, les oeuvres de Kenneth Wahl n’ont rien de littéral, voire de littéraire : elles sont l’expression analogique, picturale et plastique de ces “histoires”.

Dans les peintures les plus récentes de Kenneth Wahl, cette exploration s’est diversifiée et intensifiée; elle s’est renouvelée en s’affranchissant de la contrainte trop forte des catégories formelles adoptées jusqu’alors – “pénétration”, “explosion”, “fusion” – catégories que l’on retrouve parfois, certes, mais profondément transformées par les libres associations que l’artiste établit entre elles, par leurs hybridations. Transcendant cette classification rigoureuse, la création de l’artiste américain semble même aborder de nouveaux registres avec des formes plus nettes, plus immédiatement lisibles – comme, par exemple, celles que l’on découvre dans “Mate Tricks” (p. 13), “Hive Cells” (p. 21) ou “Spleen Scene” (p. 23) – ou avec des formes plus imperceptibles, à l’agencement peut-être plus complexe aussi – comme, par exemple, celles de “Cosmic Twist” (p. 25). L’art de Kenneth Wahl s’inscrit désormais entre ces deux pôles : d’une part des oeuvres qui se présentent pour ainsi dire comme des diagrammes, des oeuvres dont la précision donne l’apparence trompeuse qu’elles sont le résultat d’un relevé scrupuleux, et d’autre part des oeuvres qui sont comme l’ébauche ou l’évanescence d’une succession d’actions. Dans les deux cas, dans ces deux registres extrêmes, les peintures de Kenneth Wahl développent une vision du monde comme précédemment “Acceleration Landscape”, 1993 ou “Progression Landscape”, 1994, des paysages…

Paysage comme construction, paysage comme projection, paysage comme diagramme même, en tout cas paysage comme convention, à la merci du doute et donc en sursis de sa propre disparition. Fidèles au genre, les nouvelles peintures de Kenneth Wahl sont encore des paysages. L’apparente subversion du genre qu’elles semblent constituer ne doit pas dissimuler le rapport exact entre ces oeuvres et les paysages conventionnels de la peinture occidentale, lorsque le genre est soutenu et exhaussé par la métaphysique comme c’est le cas dans la peinture hollandaise du Siècle d’Or – van Goyen – ou dans la peinture romantique allemande – Friedrich. Il ne s’agit plus en vérité de paysages “naturels” tels que l’oeil permet de les voir ou de les imaginer, mais des nouveaux paysages que nous proposent les observations au microscope électronique ou au radiotélescope. Comme dans la peinture romantique, les paysages de Kenneth Wahl formulent en profondeur des métaphores de la vie; leur sens est le plus souvent caché mais leur effet sensuel, parfois à la limite de la séduction, doit nous renseigner sur leur véritable signification.

Pierre Brullé
Mars 2001